59. Voyage en Afrique du Sud

Au pays du diamant, la malédiction de cristal
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Le premier mars 1867, Guybon Atherstone, docteur à Grahamstone, reçoit, par la malle postale, une pierre que le commissaire d'état Lorenzo Boyes lui envoie afin de l'expertiser. Ce dernier la tenait d'un chasseur, O'Reilly qui l'avait reçue d'un cultivateur van Niekerk, à qui le couple Jacobs, fermiers de l'Etat Libre d'Orange, l'avait offerte. Leur fils, Erasmus, avait trouvé la pierre parmi les galets dans le lit de la rivière, vers Hopetown. Après examen, il s'avère que le caillou est un diamant de 21,25 carats. Il sera présenté à l'exposition universelle de Paris en 1868 sous le nom d'Eureka. Cristallisé sous des températures très élevées, par au moins 200 km de profondeur le diamant est le plus dur de tous les minéraux. Il arrive en surface, véhicule par la roche volcanique, la kimberlite, du nom de la ville de Kimberley où elle a été décrite pour la première fois. L'érosion libère les cristaux que les pluies transportent par les rivières parfois jusqu'à la mer.
Cette trouvaille passe cependant quasi inaperçue jusqu'à ce qu'un autre diamant de 83,50 carats cette fois soit découvert dans la même région par un berger griqua du nom de Booi. Sans idée de ce que vaut la pierre, il la cède à van Niekerk qui lui avait donné l'hospitalité pour la nuit. Le fermier lui donne en échange tout ce qu'il possède, moutons, bœufs, chevaux . Le diamant sera ultérieurement taillé en poire et prendra le nom «d'Etoile de l'Afrique du Sud». Cette découverte attire un flux considérable de prospecteurs vers les rives de l'Orange et de la Vall. Des campements anarchiques se forment rapidement et de petites cités prennent forme au total mépris des propriétaires boers qui, est-ce utile de le préciser, voient d'un très mauvais œil cette colonisation sauvage et amorale de leurs terres à vaches. Chaque ferme était alors un petit état où les habitants très pieux suivaient une vie humble, besogneuse et paisible. L'uitlander comme on appelait alors l'étranger non afrikaner, Stafford Parker alla même jusqu'à proclamer la République des «diggers» sur ce qui allait devenir la ville de Kimberley. De sondages en sondages, l'idée qu'il serait possible de trouver des diamants hors du lit des rivières fit si bien son chemin que nombre de prospecteurs étendirent leurs recherches à l'intérieur des terres. L'un d'entre eux, Corneilsa, reçoit l'autorisation des frères de Beers d'effectuer des fouilles sur leur propriété. La tentative est concluante, mais sa réussite s'ébruite et la ferme est bientôt envahie par une légion d'aventuriers incontrôlables qui saccagent si méchamment l'endroit que ses propriétaires n'ont d'autre choix que de leur abandonner leurs terres. Ils tirent 6300 livres sterling de ce qui allait faire la fortune de milliers d'individus, chercheurs, commerçants, banquiers, trafiquants, proxénètes ou escrocs de toute race et de tout bord dans une ambiance de fin du monde. Leur nom restera cependant attaché à la plus importante entreprise d'exploitation de diamants du monde, la De Beers Consolidated Mines. Elle prend forme le 13 mars 1888 de l'association de la De Beers Mining Company, fondée en 1881 par Cecil Rhodes, et de la Kimberley Central créée par Baney Barnati sur le compte de la Compagnie Française des Mines du Cap. Anglais cultivé et rusé, Cecil Rhodes avait compris que seule la concentration dans une même structure de toutes les unités de production pouvait s'imposer sur le marché mondial du diamant. Alors, au moment où, épuisés par les conditions de travail et les difficultés techniques, les diggers se mettent à vendre leurs concessions, Rhodes les achète avec l'argent qu'il a gagné en louant des pompes à eau aux prospecteurs. Il doit cependant se heurter à Barney Barnati. Né à Londres dans la pauvreté extrême, Isaacs Barnet de son nom de naissance, s'enrichit rapidement, après avoir rejoint son frère Harry à Kimberley, en développant avec succès une politique de partenariat par actions. La bataille financière qui oppose les deux hommes tourne, grâce au concours de la banque Rothschild, à l'avantage de Rhodes qui peut en définitive signer un chèque de 5 338 650 livres sterling pour liquider la Kimberley Central. La rumeur dit que la mort de Barnati, en 1896, à l’âge de 44 ans, n'est peut-être pas un suicide. Quelques années plus tard, la De Beers contrôle 90% de la production mondiale de diamants bruts.
Devenu Premier ministre du Cap en 1890, Cecil Rhodes rêve de soumettre les Boers et d'étendre les territoires sous tutelle de la Couronne jusqu'au Caire. Ambition démesurée à laquelle il doit renoncer 5 ans plus tard, après que l'expédition Jameson par laquelle il tenta de renverser le Président de la République du Transvaal, Paul Kruger, se soit soldée par un revers retentissant. La guerre anglo-boer éclate le 11 octobre 1899. Cecil Rhodes meurt en 1902 tandis que les Anglais mettent un terme à l'indépendance boer par un épouvantable génocide. La décennie suivante voit la découverte d'autres mines, dont notamment celle d'Elandsfontein où, le 26 janvier 1905, est mis à jour le plus gros diamant jamais découvert qui entrera dans l'histoire sous le nom de Cullinan: 3 106 carats. En 1914, alors que la De Beers ne contrôle plus que 40% de la production, les producteurs de diamants réunis à Londres décident de limiter la production et d'ouvrir un bureau de ventes commun. La situation se dégrade pourtant au fur et à mesure que d'autres mines s'ouvrent en Afrique du Sud, en Angola et au Congo. Alors qu'elle semble échapper au contrôle du Diamond Syndicate, Ernest Oppenheimer, administrateur de la De Beers, entre en jeu. Il crée la Diamond Corporation Ltd qui regroupe quatre des plus grands producteurs sud-africains, De Beers, Diamanted Regie, Mine Premier et Jarersfontein, afin d'acheter toute la production de diamants. Puis, trois ans plus tard, il propose d'unir la Diamond Corporation Ltd et les autres grands producteurs africains dans la Diamond Producer Association afin de créer une centrale unique de vente. C'est grâce à cette politique qu'Ernest Oppenheimer a permis à l'industrie du diamant de survivre. Il meurt en 1957. Son fils Harry poursuit son œuvre avec succès. En mai 2001, Nicky Oppenheimer redonne à la famille le contrôle de la De Beers Investments pour 18 700 000 000 $, au détriment de l'actionnariat public duquel elle dépendait depuis 1893. Ce faisant, il renoue avec l'attachement de la société à l'Afrique Australe contre ceux qui, derrière son directeur général Gary Ralfe, envisageaient sa délocalisation à Londres. Une résolution, injectant sur le marché quatre milliards d'euros, qui ne peut que satisfaire le Président Thabo Nbeki. Même si son activité minière a considérablement ralenti, Kimberley s'affirme toujours comme la capitale mondiale du diamant. C'est encore ici, au sein du plus haut bâtiment de la ville, le Harry Oppenheimer House, qu'est expertisée et enregistrée toute la production diamantifère de l'Afrique du Sud. Quant au célèbre trou, le plus grand jamais creusé de main d'homme, 1 097m de profondeur pour 1.6 km de périmètre, d'où furent extraites 2.72 tonnes de diamants, il attire désormais des touristes du monde entier. La vue que l'on en a depuis le musée de la mine y est des plus fascinantes, bien que 1'eau soit montée jusqu'à 134 m de la surface du sol. Faut-il s'imaginer l'immense trou, comme il apparaît sur les photos sépia des années 1870, grouillant de l'activité de 30 000 hommes, affaires à creuser, pomper extraire, charrier acheminer la terre et la roche, 22,5 millions de tonnes entre le premier coup de pelle et 1914, hors de la cavité encombrée d'un réseau arachnéen de cordes, d'échelles et de poulies. Le musée de la mine tente de restituer quelque peu l'atmosphère de l'époque. Des visites guidées expliquent le traitement que recevait le minerai après son extraction. Le légendaire train de luxe à vapeur Rovos ne manque pas de s'arrêter à Kimberley sur son trajet entre Cape Town et Pretoria. Il offre l'un des voyages ferroviaires les plus féériques. Aux portes de la ville-champignon, l'immensité rocheuse reprend vite ses allures acariâtres jusqu'aux abords du fleuve Orange où elle s'agrémente de plantations vertes et rondes comme des cibles, de pièces d'eau jaunes d'or éparses, de plans de vignobles prometteurs...

La vie délicieuse
L'Afrique ignore le souvenir de pierre. Ni construction, ni mémorial, ni panthéon ne commémore ce que fut son passé. Mais des arbres, des histoires, des légendes. Des talismans pour apaiser les esprits, des pierres pour satisfaire les morts, des branchages pour conjurer la peur des poèmes pour apprivoiser 1'inconnu... l'Africain ne laisse pas de trace. Surtout pas. I1 suit la forme lumineuse de l'instant. Il est au présent. Comment dire mieux là-dessus d'Olive Schreiner dans La Nuit Africaine ? «Vivre toujours dans le présent, laisser glisser les jours, chacun amenant sa part de travail et de beauté, voir les collines s'éclairer le matin. Voir la nuit avec ses étoiles, le feu avec ses braises ! Vivre ainsi, calmement loin des sentiers des hommes; regarder vivre les nuages et les insectes, plonger au cœur des leurs et observer pistils et étamines amoureusement blottis, examiner les petites graines dans les gousses d'acacia, voir comment elles aspirent la vie par leur frêle pédoncule roule en boucle, et voir le petit germe qui dort à l'intérieur  ! Combien ce serait bon, oui, de ne plus bouger de son coin, de ne plus s'occuper du monde, sinon pour respirer ces autres fleurs que sont les livres, éclos sous les mains des grands hommes, et observer comment le monde des hommes, lui aussi, ouvre et déploie ses pétales merveilleux. Ah  !que la vie est délicieuse, qu'il serait bon de vivre très longtemps, voir la nuit s'achever et le jour poindre  ! Voir venir le jour ou l'âme ne repoussera plus l'âme qui la cherche, où l'homme qui réclame désespérément l'amour et la compréhension ne sera plus réduit à se réfugier dans la solitude. Vivre longtemps et voir poindre les temps nouveaux  ! »

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